Tonia restait silencieuse en tressant sa natte pour la nuit. À vrai dire, ce qu'elle retiendrait surtout de cette mémorable journée, c'était les beaux yeux bleus de Daniel Lemoine et sa voix grave. Il avait déjà l'air d'un homme avec ses avant-bras musclés et ses mains courtes et larges. Quel âge pouvait-il bien avoir ? Plus qu'elle, c'était certain. En tout cas, ses camarades de classe lui apparaissaient tout à coup comme de fades adolescents, avec leurs membres frêles, leurs ongles soignés et leur attitude polie et sage. Leurs seules préoccupations étaient leurs résultats aux versions latines ou aux devoirs de géographie. Pas comme Daniel qui faisait la révolution, avait osé tenir tête à oncle Victor. « Bah ! se dit-elle en s'endormant. Qu'a-t-il eu à faire d'une gamine comme moi ? Il avait bien d'autres chats à fouetter. » Les événements en Algérie, cette guerre qui ne disait pas son nom, rencontraient des échos plus ou moins sonores en métropole. Quiconque avait un jeune homme de sa famille parti par-delà la Méditerranée accomplir son devoir de soldat ressentait plus vivement les choses, bien sûr. Cette page d'Histoire qui s'écrivait était commentée à la Franche-Pierre et dans la famille Besnard. Cette dernière, Annette en tête, discutait souvent de ce qu'elle entendait à la radio ou lisait dans les journaux. On hochait la tête : ne valait-il pas mieux accorder son indépendance à cette région, arrêter les odieux massacres dans les deux camps ? Ceux qui revenaient de là-bas témoignaient à demi-mot des choses horribles qu'ils y avaient vues ou bien garderaient à jamais le silence. Et puis, les dépenses liées au conflit affectaient l'économie, le pouvoir d'achat, les relations commerciales entre les deux territoires. À la Franche-Pierre, le son de cloche était quelque peu différent. Victor, vaillant septuagénaire qui tenait à rester à la barre du navire Mathouret, estimait qu'il avait encore son mot à dire sur toute chose et faisait entendre son avis. Selon lui, l'Algérie devait rester française coûte que coûte. La vague de décolonisation à l'œuvre un peu partout lui semblait l'écroulement d'un monde. Se séparer de ces lointaines terres françaises était comme arracher un membre au pays. « Tu aurais peut-être un autre avis si tu avais un petit-fils là-bas », lui dit un jour Annette. Victor hocha tristement la tête : de petit-fils, il n'en avait point, hélas ! Et, avec la mort des jumeaux, c'était un des drames de sa vie. Pourtant, malgré ces dissensions, on parvenait toujours à ressouder ce que Victor continuait d'appeler fièrement « e clan Mathouret », même s'il était le dernier dépositaire du nom, autour d'un bon repas à la Franche-Pierre. La vieille bâtisse enserrait encore entre ses épais murs les membres de la famille, cajolait les trois générations qui s'y côtoyaient à présent, sans oublier celle qui l'avait désignée comme « maison mère », Eugène et Olympe, figures tutélaires, figés pour l'éternité sur la photo dont les couleurs se ternissaient lentement. IV Tonia et Louison Les jumelles représentaient chacune les pôles de cette légère discorde entre les deux groupes familiaux. Bien qu'élevées de la même manière, leurs tempéraments se révélaient radicalement différents au fur et à mesure que le temps passait. Tonia penchait de plus en plus du côté de ses parents, progressistes et bienveillants, tandis que Louison se sentait de plus en plus proche de son grand-oncle et de… Marthe, avec laquelle elle n'avait pourtant aucun lien de sang. La vieille dame, à demi impotente, se sentait bien seule dans la grande maison. Elle avait dû renoncer à ses œuvres de charité, ne sortant plus guère de chez elle, où elle passait
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