Depuis six ans, Claire vivait seule dans sa maison de la Gratuze, au-dessus de Marvejols. Une bâtisse sobre, aux murs crépis d'ocre pâle, entourée d'un vaste jardin avec lavande et chênes verts. Et quelques genêts. À cette saison, les genêts tendaient spectaculairement leurs grappes jaunes aux abeilles, sur la face ensoleillée des causses et des pentes autour de la vallée, et la Colagne en contrebas brillait d'un éclat tranquille. La Lozère, cette terre de silence, lui tenait lieu de refuge. À 67 ans, Claire savait qu'elle glissait lentement vers la vieillesse, qui avait décoloré ses mèches brunes, l'avait fait renoncer depuis longtemps aux jupes printanières. Depuis la mort de Jean, son mari, beaucoup plus vieux qu'elle, Claire n'attendait plus grand-chose, sinon la paix. Elle lisait beaucoup. Elle écrivait chaque jour sur son blog, dans un style mesuré, un peu nostalgique. Elle avait ses habitudes : le marché du samedi matin sur la place Cordesse, et le café pris seule en terrasse, le passage obligé à la médiathèque. Une vie discrète, choisie, sans doute aimée. Ce que les autres voyaient comme une solitude, elle l'appelait encore sa liberté. C'était un matin sec et vif de mars, comme il en arrive parfois après une nuit de vent d'ouest. Claire avait pris le chemin du parc du Chayla, son carnet dans la poche de sa parka bleue, sans projet précis, simplement le besoin de marcher un peu, de secouer l'inertie des jours. Elle aimait ce coin, à deux pas de la rue de la République, avec ses allées tranquilles bordées de bancs moussus, les arbres penchés comme pour protéger ceux qui savaient s'y asseoir sans rien dire. Sous ses pas, les feuilles mortes encore humides s'agglutinaient par touffes ocres et brunes. Le parc était vide, ou presque. Au loin, une silhouette, penchée près d'un tronc abattu, attira son regard. Elle plissa les yeux. L'individu était petit, courbé, le dos vêtu d'une veste sombre. Ses bras maniaient une scie portative, et l'outil paraissait presque trop grand pour lui. Claire eut un sursaut : un enfant ? Avec un engin pareil ? Le danger lui sembla soudain réel. Elle accéléra le pas, inquiète. Mais en s'approchant, l'enfant supposé se redressa et se retourna. Ce n'était pas un enfant. Loin de là. C'était un homme, adulte, mais seulement de petite taille. Son visage était celui d'un homme dans la cinquantaine, la barbe rousse éparse, les traits marqués, de fascinants yeux d'un vert d'eau. Il la vit, la salua d'un bref mouvement de menton. - Il a cédé cette nuit. Trop de vent. J'ai l'autorisation de la mairie, vous savez ! Sa voix était grave, sourde, avec un grain qui vibrait dans l'air frais. Claire se surprit à sourire, encore un peu déstabilisée par sa confusion initiale. - Et vous le découpez pour en faire quoi ? Il haussa les épaules. - Pour voir. Parfois, le bois me dit ce qu'il veut devenir. Parfois, non. Il ne développa pas. Il devait être de ceux qui parlent peu. Claire s'accroupit, observant le veinage de la souche arrachée, le dessin brut de la sciure autour. L'envie irraisonnée de toucher cette matière qui semblait chaude et sensuelle l'envahit. Elle se sentait absurde, presque enfantine dans cette position, mais elle restait
Le contenu complet de cet article est réservé aux abonnés. Vous pouvez également acheter Les Veillées des Chaumières n°3669 au format digital. Vous le retrouverez immédiatement dans votre bibliothèque numérique KiosqueMag.
Voir plus