Le lendemain, après le départ de Jacques, nous avons pu un peu parler de tout ce qui s'était passé depuis le début de l'année. D'abord j'ai appris la terrible mésaventure de notre Mariette. Lorsque Robert a vu les Allemands partir, il a averti Éloïse et ma petite famille a regagné l'avenue Foch Il y avait pas mal de dégâts mais la majeure partie des meubles et des tableaux étaient sauvés puisque nous les avions enlevés avant de laisser les lieux à nos « visiteurs ». C'était donc de là qu'ils avaient assisté à la libération de la capitale. Robert avait été réquisitionné au Val, aussi les femmes étaient-elles restées seules. Il faisait chaud ce 25 août. Les fenêtres restaient ouvertes, on entendait des éclats de voix. Des drapeaux tricolores avaient surgi aux balcons, les quartiers pavoisaient, une immense joie s'emparait de tous. Pourtant il y avait aussi des coups de feu et des morts. Au 50 de la rue Dauphine, une jeune femme s'était tenue à sa fenêtre. Bien sûr elle avait été imprudente. Comme beaucoup de Parisiens, elle avait la fièvre de la liberté. Elle n'avait que 28 ans. Une balle en pleine tête allait mettre fin à sa jeune vie. Elle laissait une orpheline de 5 ans. Ailleurs c'était un moine franciscain, secouriste à la Croix-Rouge, qui avait été mortellement touché alors qu'il donnait les premiers soins à un soldat allemand blessé. Paris était menacé. Hitler avait demandé à Dietrich von Choltitz, le commandant du « Gross Paris », en poste depuis deux semaines, de détruire la ville plutôt que de la laisser aux forces alliées : « Rien ne doit être laissé debout, pas une église, pas un monument. » Malgré sa réputation d'officier respectueux des ordres et obéissant, il ne pouvait se résoudre à faire « sauter » Paris, la plus belle ville du monde. Ma femme avait été appelée au dispensaire du Chemin-Vert. Il y avait eu du « grabuge », beaucoup de blessés, de maisons saccagées et des sans-abri. On avait besoin d'elle. Lisette gardait les petites, Mariette était partie en courses. Comme d'habitude, il fallait être patiente, les queues étaient toujours aussi longues. Parmi les femmes qui attendaient avec elle, elle reconnut la concierge d'un immeuble voisin. Elle lui sourit, l'autre ne répondit pas. Elle chuchotait à l'oreille d'une femme qui l'accompagnait. Ce fut d'abord un murmure puis les mots avaient enflé, accompagnés de regards, de grimaces de mépris. La jeune fille ne comprenait pas. Une femme avait hurlé une insulte, une autre l'avait bousculée. Elle avait entendu d'autres cris. Deux hommes étaient arrivés en courant, ils portaient à l'épaule un brassard. Elle n'arrivait pas à lire les lettres rouges qui s'étalaient sur leurs bras. Ils étaient armés, ils l'attrapaient, la sortaient de la file de femmes qui criaient de plus en plus fort. Elle voulut se défendre mais ils étaient plus forts qu'elle. On lui arracha son panier, on lui tira les cheveux, on lui déchira son corsage. Mariette avait pleuré et elle avait crié, elle se sentait perdue. Les larmes l'empêchaient de voir ce qui se passait. Elle sentait qu'on lui crachait dessus. Elle avait essayé de se protéger mais les deux hommes lui maintenaient les bras loin du
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