Direction, personnel et clients de l'hôtel de La Cascade étaient en ébullition. En ce soir de juillet 1923, Monsieur et Madame Fontanes, propriétaires du prestigieux établissement, allaient inaugurer l'électricité, récemment installée à grands frais. Finies les bougies ou lampes à huile qu'il fallait promener un peu partout ! De tragiques accidents allaient désormais être évités. Un coin de la cuisine n'avait-il pas pris feu l'année précédente à cause d'une servante qui avait, un soir, oublié d'éteindre la bougie ? Sans compter un gain non négligeable de luminosité quand on en avait besoin. Les centaines d 'ampoules devaient s'éclairer un peu avant vingt-deux heures, à la tombée de la nuit, pour que l'effet soit plus saisissant. Les deux patrons se tenaient en haut du grand escalier dont la rampe s'enguirlandait de fleurs blanches, dominant la foule massée dans le hall pavoisé de banderoles portant la date de l'événement. Tout le personnel formait une haie impeccable le long de la porte à tambour qui marquait l'entrée de l'hôtel. Monsieur Hector, le majordome, vérifiait scrupuleusement les invitations de ceux qui se pressaient pour assister au miracle dont tous les environs de Dôle faisaient les gorges chaudes. La presse locale avait même été convoquée. - Voilà qui va encore accroître notre réputation, déclara d'un air satisfait, Léontine, la gouvernante, qui se tenait aux côtés d'Hector. - Comme s'il en était besoin ! rétorqua ce dernier. Et puis, qu'avons-nous à voir là-dedans ? Nous ne sommes tous deux que des employés. Avec, certes, de grandes responsabilités mais enfin… - Je me considère presque comme faisant partie de la famille Fontanes, rétorqua avec hauteur Léontine. Je les sers depuis vingt-six ans, depuis l'ouverture de l'hôtel en fait. - Vous étiez bien jolie, à l'époque. Vous l'êtes toujours, d'ailleurs. Hector, en rougissant légèrement, ne pouvait s'empêcher de faire de temps à autre de timides compliments à sa collègue, trouvant cette grande femme un peu austère encore magnifique à cinquante ans passés, avec son profil altier et ses cheveux, restés noirs, qu'elle ramenait en tresse sur le haut de sa tête. - Vous feriez mieux d'aller dire à Jules que son nœud papillon est de travers, répondit-elle en désignant un serveur au loin. Décidément, elle avait l'œil à tout, pensa Hector en s'éloignant. Ses attributions se limitaient à la gestion du personnel féminin, mais elle ne pouvait s'empêcher d'exercer partout sa vigilance. - Dites-moi, ça ne vous fait pas un peu peur, cette nouvelle invention ? demanda-t-il en revenant se poster près d'elle. Il suffit d'appuyer sur un bouton, à ce qu'on dit, pour que les lampes ou les lustres s'allument ou qu'un appareil se mette en marche. Je trouve ça un peu… diabolique ! - Si Monsieur Léonce et Madame Armance en ont décidé ainsi, décréta Léontine en haussant le menton, c'est qu'ils jugeaient cela nécessaire. Décidément, songea Hector, elle disait « amen » à tout ce qui venait de la direction. - Et si ce soir, ça ne marchait pas ? s'inquiéta-t-il soudain. C'est peut-être pour cela que la cérémonie tarde à commencer. On aurait l'air fin, dans le noir ! - Quel rabat-joie vous faites ! Il faut croire au progrès. Souvenez-vous quand
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