Le temps n'a plus cours pour moi. C'est plus que jamais une matière immatérielle. Non quantifiable et sans raison d'être. Je me souviens évidemment de l'importance qu'il prenait dans mon existence, comme dans celle de tous les vivants. Je me souviens de l'urgence qui vous stresse et vous fait courir, de l'impatience, de l'ennui. J'ai en mémoire le tic-tac des secondes qui s'égrènent, le flux des années qui s'empilent en décennies, la ronde des heures qui tantôt filent trop vite et tantôt s'écoulent interminablement. Je me souviens de tout cela, bien sûr. Mais le temps me fait désormais l'effet d'une immense mer étale. Ou plutôt d'un ciel sans limites, parcouru de minuscules nuées dont la mobilité m'est incompréhensible. Je m'appelais Justine. Si je me réfère à cette fameuse machine-temps telle qu'elle fonctionne sur Terre, je peux dire avec exactitude que je suis morte il y a onze mois et six jours, un matin bleu pâle d'avril. Je venais d'avoir 34 ans. C'est jeune, n'est-ce pas… J'ai entendu cette phrase maintes et maintes fois. Rupture d'anévrisme. Ce genre d'accident physiologique rarissime, aussi absurde et sidérant que la mort subite du nourrisson, dont on a communément une définition très vague et dont on pense qu'il n'arrive qu'aux autres. Ça m'est arrivé à moi. En quelques secondes. Une migraine fulgurante, un vertige, les genoux qui flanchent. Je me suis effondrée dans le parking de mon immeuble, tandis que j'actionnais l'ouverture de ma voiture. J'avais rendez-vous avec la directrice d'une école primaire de Talence à 9 h 45. J'étais inspectrice d'académie. J'ignorais qu'il s'agissait du dernier rendez-vous de ma vie, et que j'allais le manquer. Est gravé dans ma mémoire le bruit précipité de ces pas sur le bitume, tandis que le ciel renversé occupait tout mon champ visuel, et l'écho de cette voix féminine qui parlait au téléphone, qui appelait les secours. Puis le son d'une sirène de véhicule suivi d'autres pas, plus nombreux et plus vigoureux. Enfin ces deux jeunes
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