[email protected] a chaleur est écrasante en ce jour d’août 1612, je le consigne pour mémoire dans le registre paroissial, comme je le fais chaque jour depuis que je suis curé de ce petit village de Trois-Croix, au bord de la Loire. Et cela fait bien longtemps déjà : je suis un très vieil homme. Ma mémoire est intacte et lorsque, les nuits d’insomnie, je me penche sur ces pages pleines de ma vie et des leurs, je me souviens des odeurs, des saveurs, de la morsure du froid et de la brûlure du soleil, de tous les yeux que j’ai fermés, de tous ceux que j’ai vus s’ouvrir à l’aube de leur vie. Tout est là, pour ne jamais rien oublier, jusqu’aux repas de noces auxquels j’ai été convié, aux mets qui y ont été servis. Je suis leur curé, ils ont confiance en moi bien plus que j’ai confiance en eux. Je connais tous leurs travers, tous leurs mensonges et même pour certains et certaines, leurs crimes inavoués, impunis. Dieu se chargera de leurs âmes, moi je ne suis qu’une soutane. Quand j’ôte ce vêtement le soir, il me semble bien que je ne suis plus personne, ou si peu de choses. Un petit amas de poussière que le vent, un jour, emportera dans son tourbillon. Je suis sans doute un peu vaniteux, mais je ne veux pas disparaître dans le néant du tombeau, j’ai envie que l’on se souvienne de mon nom : Eudes Lecordelier. Que l’on s’en souvienne comme de celui d’un homme de bien qui ne s’est jamais écarté du droit chemin de la juste Justice, celle des hommes, mais surtout celle de Dieu. Mes paroissiens voient le diable partout, ils me parlent souvent de lui. Comment pourrais-je leur dire que c’est en leurs esprits égarés qu’il réside le mieux, le plus au chaud, si bien nourri ? Ils ne comprendraient pas. Ils ne savent pas, ils ne sont pas instruits, n’ont jamais tenu un livre entre leurs mains. Ils naissent dans la terre, y vivent les pieds dedans, puis elle les avale. Leur vie est brève et laborieuse, mais ils n’ont pas le temps d’y songer. Il faut être curé pour penser à cela. Aujourd’hui, la population
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