Il est arrivé une histoire affreuse, se mit à raconter Jean à ses camarades d'infortune. Un homme souffrait de crises de malaria. Je l'avais opéré d'une occlusion qui l'avait terriblement affaibli. Le médecin allemand avait confirmé mon diagnostic : cet homme devait rentrer chez lui. Tout content, le pauvre gars avait partagé ses pauvres trésors avec ses camarades, savon, tabac, eau de Cologne, morceaux de sucre et des pantoufles bien chaudes que lui avait envoyé sa femme : « Moi, j'habite à côté de Nice, le climat est doux, elles seront trop chaudes ! » Dire à quel point le bonhomme était heureux n'était pas possible. Mais voilà que la veille de son départ, un officier est venu annoncer qu'en raison des dernières évasions, la liste des rapatriés sanitaires serait réduite aux cas les plus graves. Bien entendu notre Niçois n'en faisait pas partie. C'était affreux de voir son visage se décomposer. Il ne parlait plus, ne mangeait plus. Il restait silencieux, les yeux dans le vide. Il dépérissait tellement vite que les autorités du camp l'ont fait partir rapidement mais son état s'était tellement dégradé qu'il n'arriva jamais dans son joli village. Il est mort pendant le voyage du retour, il n'avait pas pu atteindre la frontière. Il a été enterré dans un petit village de Bavière. Les jours passaient, la température s'améliorait, le printemps arriva enfin. Ce matin, il faisait à peine jour mais nous avons été réveillés en sursaut par des bombardements terribles. La RAF, certainement, larguait des bombes sur la ville voisine. Peut-être que les raids visaient l'usine de munitions. Je songeai aux Français qui y travaillaient, les ouvriers du STO. Un peu plus tard, nos gardiens allaient nous expliquer que plus de sept cents avions avaient traversé le ciel, créant une sorte de tornade de feu et de vents impressionnants, l'enfer sur Terre. Les rues semblaient fondre, les gens ne savaient où se cacher, une fumée opaque, le bruit assourdissant, la violence de l'attaque avait laissé la ville presque rasée. On disait qu'il y avait des milliers de morts, encore plus de sans-abri. Paradoxe terrible, l'usine n'avait eu que des dégâts minimes. Cette sensation était affreuse. Nous étions à la fois heureux de savoir que les Anglais se battaient contre notre ennemi et en même temps, quelle tristesse de savoir que tant de pauvres gens étaient morts, blessés. Nous-même nous tremblions puisque notre camp pouvait aussi être bombardé. Dans les premières heures de la matinée, le commandant m'avait fait appeler. L'hôpital de la ville avait été en partie touché. Il m'avait demandé si j'acceptais de me rendre sur place. Il y avait des personnes très sérieusement brûlées, certaines au visage. Je pouvais certainement intervenir sur ces blessures. Comment refuser de faire mon métier ? Je demandai si je pouvais m'y rendre avec mes aides et mon médecin anesthésiste. Il n'avait pas hésité et m'avait accordé cette autorisation. J'allais opérer pendant plusieurs jours. Nous n'étions même pas rentrés au camp pour dormir. On nous installa des lits de camp dans un bureau. Je devais reconnaître que les habitants s'occupaient de nous avec générosité. On nous gavait, Chacun voulait essayer de nous remercier pour ce que nous essayions de
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