Marie-Geneviève venait d'avoir quatre-vingts ans quand sa vie s'était rétrécie à la largeur d'un couloir carrelé. Pour elle, c'était un choix délibéré. D'ailleurs, elle comptait bien ne pas y rester plus de temps qu'il ne lui faudrait pour se rétablir. À son âge, il est vrai, ça pouvait prendre des mois ! Le matin, comme tous les matins à présent, l'aide-soignante rabattait un plaid léger sur les cuisses de Marie-Geneviève avant de la pousser vers la salle à manger. Le tissu de satin de sa chemise de nuit glissait contre sa peau, caressant davantage qu'il ne couvrait. À son âge, cela l'étonnait toujours un peu de sentir son corps réagir encore à ces frôlements minuscules, comme une mémoire qui refusait de s'éteindre. Dans une autre vie, ce satin aurait été un drap, et on lui aurait apporté un petit déjeuner bio sur un plateau, avec jus pressé et journaux du matin. Ici, c'était un plaid anti-escarres, mais ses cuisses, elles, ne faisaient pas la différence. L'aide-soignante enchaînait tant de chambres qu'elle aurait pu courir le cent mètres pousse-fauteuil aux Jeux olympiques de la gériatrie, badge au vent et sourire fatigué vissé sur le visage. Marie-Geneviève l'aimait bien, au fond. Elle savait que ses gestes rapides, parfois un peu brusques, cachaient surtout un manque de temps, pas un manque de cœur. La salle à manger donnait sur une grande baie vitrée. On voyait les toits de tuiles d'Aurillac, le clocher, un ruban de route où passaient des voitures obstinées. Les jours de ciel clair, la campagne apparaissait au loin, comme un rappel discret que le monde continuait dehors. Ce n'était pourtant pas le paysage qui troublait le plus Marie-Geneviève. C'était le moment où l'on freinait son fauteuil à sa place, et où surgissait dans son champ de vision le même homme, chaque matin. Lui aussi arrivait en fauteuil, poussé par un soignant : Marcel Pradal. Épaules larges, dos un peu voûté mais encore solide sous la chemise à carreaux. Ses mains noueuses reposaient sur les grandes roues, serrant la main courante de métal. Des mains d'homme qui avaient saisi la terre, les bêtes, les outils. Marie-Geneviève suivait le mouvement de ses doigts sur le métal. Pour lui, ce n'était qu'un geste pour avancer. Pour elle, il y avait là une façon de s'accrocher au monde qui la touchait. Elle, riche héritière, trois divorces derrière elle, avait connu les draps frais des maisons de famille et ceux des hôtels luxueux. La voilà dans un Ehpad de province, choisi « parmi les meilleurs établissements », disait son fils en brandissant la brochure. Un accident vasculaire avait emporté sa marche. Son désir, lui, avait refusé de partir. À table, la voisine commentait sa santé comme on lit un bulletin météo : - Ce genou, je vous jure… et mon dos… et puis leur nouveau médicament, là… Les soignants, de loin, acquiesçaient d'un signe de tête, comme s'ils captaient une radio spécialisée dans les rhumatismes. Marie-Geneviève répondait par quelques « ah bon » distraits. Son attention glissait vers Marcel. Elle observait sa manière de se pencher vers son assiette, la chemise qui tirait un peu sur ses épaules, la petite veine qui battait sur sa main lorsqu'il serrait trop fort sa fourchette. En soi, rien d'extraordinaire. Pourtant, ces images l'accompagnaient plus longtemps que de raison. Parfois, pour faire passer un chariot, les soignants resserraient les fauteuils les uns contre les autres. Un dossier touchait un accoudoir, une roue effleurait l'autre. Le cœur de Marie-Geneviève se permettait alors un battement de trop, qu'elle faisait semblant de ne pas remarquer. L'administration parlerait volontiers « d'optimisation des déplacements ». Elle, dans ces petites collisions, voyait bien autre chose que de la logistique. L'après-midi, il lui arrivait de feuilleter des revues romanesques, ces journaux où l'on parlait encore de rencontres tardives et de vies recommencées. Elle les refermait avec un demi-sourire, mais ses doigts restaient parfois un peu plus longtemps posés sur la couverture. Un lundi matin, une nouvelle affiche fut scotchée à côté de la salle télé : « Atelier équilibre et danse
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