C'était hier, un soir glacial et brumeux de fin février. Un crachin pénétrant traversait mes vêtements. Je sortais du café, un peu avant minuit, et j'avais déjà mon compte. Il faut dire que j'avais sacrément rallongé mon ardoise au comptoir en rinçant la dalle à quelques vieux amis du temps où j'étais marin. Ils ne sont pas souvent à terre, alors ça nous fait toujours plaisir de nous revoir. Moi, je ne navigue plus depuis deux ans. Un jour, j'en ai eu assez et j'ai débarqué définitivement. Aucun marin ne fait ça, moi je l'ai fait. Il faut dire que je n'ai pas choisi ce métier, mon père l'a choisi pour moi. De son côté, tous les hommes ont été marins en remontant sur je ne sais combien de générations, je n'ai jamais fait le compte. Peut-être que c'est comme ça depuis que les bateaux existent. J'ai vite trouvé du travail sur le port, au déchargement des cargaisons et au nettoyage des cales. Au moins, chaque nuit, je dors dans un lit digne de ce nom dans une chambre meublée d'un petit hôtel, au fond d'une ruelle de cette vieille ville de Fécamp, en Normandie. Je titubais, rue Queue-de-Renard, de la bière jusque dans les yeux, mes lacets défaits, me demandant ce que j'avais bien pu faire de mes chaussettes. J'avais dû les ôter avant de monter sur la table pour danser au son du biniou d'un vieux facteur à la retraite, avec mon pote Louis. J'avais froid aux pieds et chaud aux oreilles. Je ricanais bêtement chaque fois que je marchais sur un lacet et que je n'avais que le temps de me rattraper au mur. Mes mains sont tout écorchées. Je me demande encore comment cette fille a pu poser le regard sur moi. Je devais être tellement repoussant. Au bout d'un moment, à force de tomber, je n'ai pas eu le courage de me relever et je me suis recroquevillé contre une porte cochère, transi de froid. Mort. J'étais sûr de l'être parce que dès que je fermais les yeux, je m'envolais au-dessus de la mer et je planais comme ces grands oiseaux blancs qui m'escortaient vers une sorte de porte d'écume ouverte sur l'horizon. La porte de l'au-delà des marins, sans doute. Je m'attendais à voir mon grand-père surgir
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