Nous Deux - Le numéro 4104 du 23 février 2026

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La Une de Nous Deux n°4104 du 23/02/2026

Au sommaire de ce numéro

Nous Deux 4104 La porte de l'amour

La porte de l'amour

C'était hier, un soir glacial et brumeux de fin février. Un crachin pénétrant traversait mes vêtements. Je sortais du café, un peu avant minuit, et j'avais déjà mon compte. Il faut dire que j'avais sacrément rallongé mon ardoise au comptoir en rinçant la dalle à quelques vieux amis du temps où j'étais marin. Ils ne sont pas souvent à terre, alors ça nous fait toujours plaisir de nous revoir. Moi, je ne navigue plus depuis deux ans. Un jour, j'en ai eu assez et j'ai débarqué définitivement. Aucun marin ne fait ça, moi je l'ai fait. Il faut dire que je n'ai pas choisi ce métier, mon père l'a choisi pour moi. De son côté, tous les hommes ont été marins en remontant sur je ne sais combien de générations, je n'ai jamais fait le compte. Peut-être que c'est comme ça depuis que les bateaux existent. J'ai vite trouvé du travail sur le port, au déchargement des cargaisons et au nettoyage des cales. Au moins, chaque nuit, je dors dans un lit digne de ce nom dans une chambre meublée d'un petit hôtel, au fond d'une ruelle de cette vieille ville de Fécamp, en Normandie. Je titubais, rue Queue-de-Renard, de la bière jusque dans les yeux, mes lacets défaits, me demandant ce que j'avais bien pu faire de mes chaussettes. J'avais dû les ôter avant de monter sur la table pour danser au son du biniou d'un vieux facteur à la retraite, avec mon pote Louis. J'avais froid aux pieds et chaud aux oreilles. Je ricanais bêtement chaque fois que je marchais sur un lacet et que je n'avais que le temps de me rattraper au mur. Mes mains sont tout écorchées. Je me demande encore comment cette fille a pu poser le regard sur moi. Je devais être tellement repoussant. Au bout d'un moment, à force de tomber, je n'ai pas eu le courage de me relever et je me suis recroquevillé contre une porte cochère, transi de froid. Mort. J'étais sûr de l'être parce que dès que je fermais les yeux, je m'envolais au-dessus de la mer et je planais comme ces grands oiseaux blancs qui m'escortaient vers une sorte de porte d'écume ouverte sur l'horizon. La porte de l'au-delà des marins, sans doute. Je m'attendais à voir mon grand-père surgir

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Nous Deux 4104 L'homme de ma vie

L'homme de ma vie

Depuis ma plus tendre enfance, j'adorais mon père. En le voyant évoluer sur les toits et porter parfois des charges lourdes, je disais à ma mère : - Papa, c'est un héros… plus tard je ferai comme lui… Elle répondait alors : - Tu sais c'est un travail très difficile et physique. Si tu réussis bien à l'école, tu deviendras peut-être médecin ou avocat ! Moi, je ne comprenais pas les raisons qui la poussaient à me dissuader de faire le même métier que mon père. Alors j'ai fini par suivre la même voie que lui. Après avoir obtenu mon CAP de couvreur à 18 ans, mon père a modifié l'enseigne sur le véhicule de la société : Entreprise Pasquier Benoît et fils. Il était si fier et heureux de voir la relève arriver. Je devenais son deuxième employé. Lucas, qui était âgé de 25 ans, le secondait depuis cinq ans déjà et il allait m'apprendre les ficelles du métier. Je le considérais comme mon meilleur ami. Nous sortions parfois ensemble le week-end au bowling ou en discothèque. Mes parents se sentaient rassurés de me savoir avec lui, il ne buvait pas, ne fumait pas et avait la tête sur les épaules. De sa vie privée, nous ne savions pas grand-chose. Aucune femme ne semblait en faire partie, il préférait passer son temps avec sa bande de copains. Ma vie professionnelle commençait sous une bonne étoile. Pourtant, quelques mois après, tout bascula. Un mardi matin, une petite pluie fine tombait, rendant les toitures légèrement dangereuses. La prudence était de mise et j'avançais avec précaution sur le côté d'une bâche qui protégeait une charpente. Soudain, mon pied droit glissa, mon corps se courba avant de chuter dans la remorque de notre camion garé juste en dessous, le long de la maison du client. J'entendis mon père et Lucas crier puis plus rien, je perdis connaissance. Lorsque je repris mes esprits, une douleur insoutenable m'empêchait de bouger le bras droit. Les pompiers et le médecin du SAMU étaient à mes côtés. Ils me posaient des tas de questions pour voir si je n'étais

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Nous Deux 4104 Blessures indélébiles

Blessures indélébiles

Le supermarché allait bientôt fermer ses portes. Axelle fonça vers le rayon des huiles, saisit une des bouteilles et se dirigea vers une des caisses. Elle n'aimait pas trop les supermarchés. Axelle préférait le marché de la Madeleine du dimanche matin, avec ses petits producteurs locaux de légumes, et surtout Robert, le poissonnier, un gaillard au visage rougeaud, toujours gai, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il gèle. Il vous accueillait avec un sourire à fendre les nuages, l'œil pétillant, toujours prêt pour un bon mot. Il fallait le voir écailler ses poissons en un tournemain ou le vider aussi vite qu'on lui demandait, tout en donnant une recette, clin d'œil à l'appui. Les clients repartaient rarement sans acheter, parfois même avec plus qu'il ne demandait. Avant de le rencontrer, Axelle n'appréciait guère le poisson. À présent il ne se passait plus une semaine sans qu'elle en consomme en se régalant. Elle était en train de régler ce qu'elle devait à la caissière lorsque, attendant que la machine à CB valide son achat, une scène attira son attention et lui fit froncer les sourcils. À côté d'une des portes de sortie, un vigile venait d'arrêter une vieille femme et fouillait son cabas chargé de courses. Immobile à côté de lui, elle attendait, la peur accrochée à son regard. Son visage raviné, ses mains nues déformées par l'arthrose, son vieux manteau élimé qui ne devait guère protéger du froid extérieur, ses jambes si maigres qui flottaient dans de vieilles bottes au cuir fatigué, tout en elle affichait la détresse. Axelle rangea sa carte et saisit son sac de course sans lâcher la scène des yeux. Le vigile venait de saisir trois paquets de jambon et deux fromages et les agitait sous le nez de la vieille dame d'un air menaçant. Manifestement la vieille dame n'avait pas payé ces articles. Un brusque sentiment de révolte secoua Axelle. Elle aurait pu poursuivre son chemin mais elle choisit de s'approcher du vigile. - Que se passe-t-il, monsieur ? demanda-t-elle. Le vigile la toisa de haut en répliquant : - Ça ne vous

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Nous Deux 4104 Une délicate enquête

Une délicate enquête

On pourrait croire que Mathis s'ennuie. Assis derrière son bureau, il passe son temps à répondre aux mails de ses clients en secouant ses dreadlocks qui ont fait sensation lors de son arrivée dans l'entreprise. Ce n'est pas sur son physique athlétique ni sur sa coiffure détonante que le jeune cadre a été recruté par Assur2000. Un chasseur de têtes l'a repéré parmi une centaine de profils pour ses capacités à résoudre les affaires épineuses. Mathis s'est fait une certaine réputation dans le milieu des assurances qui lui a permis d'accéder rapidement au poste d'enquêteur. Au siège d'Assur2000, la hiérarchie ne plaisante pas avec les qualités prônées dans les dépliants qu'elle met à la disposition de sa clientèle et qui s'étalent dans leur slogan publicitaire : « Compétence, diligence et réactivité ». En signant leur contrat, les assurés deviennent quasiment des membres de la famille d'Assur2000 et bénéficient de l'intérêt et de la bienveillance de la maison mère. La compagnie met tout en œuvre pour les prémunir contre l'adversité. Le jeune homme a justement été convoqué au siège d'Assur2000 à la Défense sans motif préalable. Rien, dans les récentes missions de l'enquêteur, ne laisse présager de reproches ni de blâmes. Le parcours professionnel de Mathis est irréprochable. Ce qui facilite l'entretien. - Vous tenez à votre coiffure, j'imagine ? lui lance son supérieur d'un ton désinvolte en lui indiquant un siège. - J'ai cru que cela avait été l'un de critères déterminants lors de mon recrutement ! - Qui sait ? plaisante son supérieur. Détendu par cette entrée en matière, Mathis écoute son manager lui exposer l'affaire : - Nous avons reçu ce courrier de l'une de nos assurées, Léonie Darrieux… La lettre, qui a été envoyée de Bordeaux, s'étale maintenant devant Mathis. Il lance un regard interrogatif à son supérieur. Le trentenaire a l'habitude de correspondre davantage par mail que par courrier postal. Avant de lui laisser lire la lettre,

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Nous Deux 4104 Coralie “Les chevaux m'ont aidée à me reconstruire après l'inceste”

Coralie “Les chevaux m'ont aidée à me reconstruire après l'inceste”

Ses montures sont tout près d'elle au moment où l'on se parle. Son cheval, Rodéo, est entré dans la vie de Coralie en 2023, et sa jument, Verveine, l'an dernier. « Le matin, je me lève et je prépare ma fille quand elle va à l'école. Ensuite, je pars au travail. Mais dès que je rentre, je vais directement les voir. C'est souvent à eux que je raconte ma journée en premier ! Ils m'aident encore quand j'ai besoin de décompresser ou de parler. Devant eux, je peux pleurer aussi. » Un signalement à l'école La vie de Coralie a basculé alors qu'elle avait 5 ans. Alors qu'elle passe ses vacances chez ses grands-parents paternels, elle est abusée par son grand-père. « C'est arrivé une première fois. Et ensuite, c'était à chaque fois. Puis un été entier. Ma grand-mère était complice et me donnait des cachets contre la douleur. Durant » des semaines, l'enfant ne comprend pas

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Nous Deux 4104 “J'ai été jurée d'assises”

“J'ai été jurée d'assises”

Le courrier est arrivé fin décembre 2016 : il requérait deux semaines de disponibilité obligatoire pour siéger comme jurée, du 20 février au 3 mars. J'étais fière, curieuse surtout. Je venais d'être recrutée comme formatrice et j'ai entendu ma responsable soupirer : « Si j'avais su… », mais elle n'avait pas le choix. Quant à l'indemnité, elle dépassait mon salaire. La veille du premier procès, nous avons reçu une formation. J'avais parcouru les affaires. J'étais soulagée qu'il n'y ait ni infanticide ni viol. Le procès où j'ai siégé concernait deux jeunes de 22 ans, alcoolisés et drogués, ayant roué de coups un voisin qu'ils ont laissé lourdement handicapé. Le président nous avait prévenus : les vidéos seraient dures. “Si c'est trop, baissez la tête. ” J'ai baissé la tête. L'empathie me prenait

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