Régina plongea jusqu'aux coudes dans le gros sac de terre glaise qu'elle était allée chercher elle-même, ce matin, dans un terrain en friche à quelques pas de chez elle. Un sac si lourd qu'une fois plein, elle avait eu du mal à le hisser sur la charrette et à le traîner jusqu'à son atelier. Mais elle en avait l'habitude. Elle était forte, Régina. Passionnée aussi et tellement douée ! Dès que ses doigts touchaient de la terre, elle ressentait dans ses entrailles un délicieux fourmillement, un peu comme aux prémices d'une étreinte charnelle. Il y avait bien sûr plus noble que cette argile du pauvre mais cela faisait très bien l'affaire quand elle n'avait pas un sou vaillant. Ce qui était le cas actuellement puisque, avec l'épidémie de choléra qui avait frappé le Loiret en 1832, elle avait perdu quelques-uns de ses principaux clients, de ceux qui payaient sans rechigner. Les nantis. Cependant, trois ans plus tard, les affaires semblaient reprendre. Hier, Valentin Auzou, le fils du notaire, était venu lui rendre visite à l'atelier. Pour les 50 ans de sa mère, il avait passé commande d'un buste que Régina devrait exécuter à partir d'un portrait peint quelques années plus tôt par un artiste peintre parisien de renom. Régina connaissait très bien Valentin Auzou. Elle avait été amoureuse de lui, jadis. Certes, il était très bel homme, mais il avait changé. Les femmes et le jeu faisaient son ordinaire. À cause de cela, à 30 ans, il n'avait toujours pas pris femme, ce qui désespérait ses parents dont il était le fils unique. Cependant, il n'avait pas rechigné sur le prix demandé et Régina n'avait pas à juger de sa moralité. Il avait tenu à visiter l'atelier et s'était attardé sur chacune des sculptures, admiratif. À plusieurs reprises, la jeune femme avait senti son regard sur elle, sur son visage et sur sa poitrine et elle avait détesté cela. On aurait dit qu'il la déshabillait des yeux comme il le faisait de ses mains avec les filles qu'il payait pour assouvir ses penchants licencieux. Cet homme-là savait y faire, c'était un séducteur, mais ça ne marchait plus avec
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