[email protected] Quand nous étions enfants, nous avions des rêves. Des grands, mais aussi de plus modestes. Tony Moretti voulait devenir pilote de formule 1, Camille Aubry actrice ou chanteuse, Thomas Avenel aviateur et Louis Maréchal journaliste. Paul et moi voulions tout simplement voir la mer. Je l’ai vue bien des fois depuis, mais Paul n’était pas à mes côtés. Aujourd’hui, il ne reste pas grand-chose de ce que nous avons connu dans notre petite ville du Loir-et-Cher, mes amis et moi. La quincaillerie où mon père achetait ses outils et ma mère ses casseroles a fermé en décembre 1999, à la mort de Mme Brunion, à l’âge de 90 ans. La veille encore, ma mère m’avait envoyée lui acheter des épingles à linge et elle allait parfaitement bien. Elle était souriante, comme toujours. Elle est morte dans son sommeil, au chaud sous son édredon, quelques jours avant Noël. Veuve depuis belle lurette, elle n’avait jamais eu d’enfant, pas de frère, de sœur. Seule au monde. Le maire avait cherché quelqu’un pour reprendre la quincaillerie, mais personne ne s’était présenté. Presque tout ce qu’elle contenait avait été vendu aux enchères au bénéfice de la commune qui en avait profité pour restaurer la salle des fêtes, et puis le rideau métallique s’était refermé à tout jamais. Quand j’y pense aujourd’hui, vingt ans plus tard, je ressens de la tristesse et beaucoup de nostalgie. J’avais 14 ans, Paul en avait 15. Nous étions des amis et peut-être un peu plus que cela. Nous étions les chouchous de Mme Brunion. Surtout Paul, parce que la vieille dame savait qu’il n’était pas très heureux chez lui. Souvent, lorsque nous passions devant la boutique en sortant de l’école, elle ouvrait la porte, jetait un coup d’œil aux alentours, et nous faisait entrer discrètement. Nous avions droit à un grand bol de chocolat chaud et à des madeleines qu’elle confectionnait ellemême et qui étaient délicieuses. Je n’en ai jamais mangé d’aussi bonnes. Son défunt mari avait été employé, jusqu’à sa mort prématurée, à la filature de Salbris où il avait laissé quelques
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