Nous Deux - Le numéro 4129 du 17 août 2026

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La Une de Nous Deux n°4129 du 17/08/2026

Au sommaire de ce numéro

Nous Deux 4129 Un léger doute

Un léger doute

Emma se pencha sur le seau pour y prendre la serpillière qu’elle tordit jusqu’à ce qu’il n’en sorte plus une goutte d’eau, avant de la poser sur le sol. Puis elle prit le balai-brosse et commença à frotter vigoureusement le pavé détrempé et tout boueux. – Oh, mais que s’est-il passé ? demanda Lydia, sa collègue, qui venait d’entrer dans la laverie. – Si seulement je le savais ! La machine à laver s’est ouverte et toute l’eau s’est déversée sur le sol. Je faisais une tournée de bleus de travail. Lydia s’empressa d’aller remplir un seau pour aider sa collègue. – C’est le genre de truc qui ne peut pas arriver, il y a une sécurité, la porte ne peut pas s’ouvrir comme ça. – Eh bien, dis-le à cette maudite machine ! s’agaça Emma. Moi, j’ai envie de tout plaquer, de m’en aller n’importe où, mais loin. Sur une île déserte, tiens ! – Tu dis ça, mais… Emma, tu es la femme la plus forte, la plus combative. Je ne veux pas te voir baisser les bras. Tu dois continuer à te battre pour ta fille. – Lydia, ne me ressors pas ce couplet ! C’est facile pour toi, tu as ton mari, une maison à vous. Moi, je ne vois plus que des huissiers qui se pendent chaque jour à ma sonnette, qui me harcèlent au téléphone, font des saisies sur mon maigre salaire. Je n’arrive plus à faire face à tous mes impayés. Même l’assurance de ma voiture a été résiliée. Lydia hocha la tête, confuse. – Tu as raison, je n’ai jamais connu ce genre de difficultés, j’imagine que ça doit être épuisant. Je peux te dépanner un peu, si tu veux, je te l’ai déjà proposé. – Épuisant, c’est bien ça. Ce mois-ci, je ne vais même pas pouvoir payer la garderie de Mathilda. Dis-moi pourquoi je me tue à bosser si ça ne sert à rien ? Je préfère décliner ta proposition, je ne sais pas quand je pourrai te rembourser. Je ne sais plus rien. – Tu me rembourseras quand tu pourras, et même si tu ne peux pas, ce n’est pas grave. Laisse-moi

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Nous Deux 4129 L’heure des révélations

L’heure des révélations

[email protected] Comme tous les ans, la famille au complet est réunie pour les vacances d’été dans le superbe manoir normand de Tante Mathilde. C’est une tradition, chez les Montreuil ! Tante Mathilde est ravie. Malgré ses 80 ans, elle reste très alerte et aime les grandes tablées et les belles fêtes. Il lui arrive même encore d’user de son pouvoir de séduction pour amadouer des hommes bien plus jeunes qu’elle. Veuve depuis longtemps, la fidélité l’a toujours ennuyée profondément – ce n’est un secret pour personne : elle n’a pas assez de doigts pour compter ses amants. Pour calmer ses ardeurs, à l’aube de ses 17 ans, ses parents l’avaient enfermée dans un pensionnat jusqu’à sa majorité – 21 ans à l’époque. Comme elle n’avait pas de garçons à se mettre sous la dent, elle a croqué ses compagnes de chambrée. Il faut dire qu’elle était d’une beauté sauvage qui ne pouvait laisser personne indifférent : très longs cheveux noirs, yeux sombres et poitrine plus que généreuse. Quand elle a quitté la pension, son futur mari l’attendait déjà. Il s’appelait Stanislas Bolgarski, un réfugié russe de dix ans son aîné. Bolgarski avait eu la bonne idée d’emporter sa fortune en quittant son pays. Il était beau – encore heureux ! – et Mathilde n’a pas éprouvé la moindre difficulté à honorer sa nuit de noces comme il se devait. Quelques mois après le mariage, chacun pouvait remarquer que le poids des cornes que la mariée faisait porter à Stanislas, lui voûtait le dos. (En réalité, il souffrait de scoliose.) Mais Stanislas n’était pas dupe de la situation. Il est mort d’une crise cardiaque, à peine âgé de 50 ans. Le bruit courut que les infidélités de sa femme – volage – l’avaient poussé dans la tombe. Ce n’était pas vrai, mais les gens trouvent toujours quelque chose à dire quand une femme est un peu trop libre et indépendante – et qu’elle hérite, après le décès du mari, d’un joli pactole. Cela dit, chacun pourra en témoigner : Mathilde ne s’est pas noyée dans ses larmes. Ce soir d’été, donc, il fait particulièrement lourd dans la

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Nous Deux 4129 Le voyage immobile

Le voyage immobile

Depuis son enfance, on le surnommait « Bouboule ». Les plus gentils, surtout des filles, préféraient « Chamallow », qui correspondait bien à son physique un peu poupin, rose et joufflu. Clément ne s’en offusquait plus, il avait l’habitude, mais n’en souffrait pas moins secrètement. Il faut bien avouer qu’il ne faisait toutefois rien pour remédier à la situation : il adorait manger et l’exercice physique n’était pas vraiment sa tasse de thé. Il avait à présent carrément la flemme de descendre et remonter ses sept étages, ce qui le laissait hors d’haleine, pour faire ses courses, et se faisait livrer à domicile. Et comme il exerçait son métier de graphiste à domicile, il passait son temps assis. Pour se donner bonne conscience, il sortait tout de même régulièrement prendre l’air sur son grand balcon d’où il avait une vue imprenable sur Paris, le Sacré-Cœur, l’église Saint-Bernard et la tour Eiffel au loin. Car il aimait les villes, les monuments et leur histoire, depuis qu’un professeur de collège lui en avait donné le goût. Plus jeune, il avait d’ailleurs entrepris quelques voyages, et comme il était célibataire, il avait choisi des clubs de vacances, avec l’intention plus ou moins avouée d’y faire des rencontres. Mais les regards des vacancières s’étaient vite portés sur son embonpoint et il avait peu à peu renoncé, satisfaisant ses envies d’ailleurs dans les revues de géographie, et ses seuls déplacements se résumaient plus ou moins à ceux de son bureau à son canapé où il se plongeait avec délices dans les paysages exotiques sur papier glacé. Peu à peu, il avait trouvé une espèce de bonheur paisible à cette curieuse existence. Et puis, il y avait ses trois fidèles amis, Lucas, Fred et Elma, qui lui rendaient fréquemment visite et à qui il concoctait de succulents plats de toutes origines dont il trouvait les recettes dans des livres de « cuisine du monde ». Clément n’était pas jaloux des récits de leurs propres vacances. Il les écoutait et posait même d’innombrables questions. Mais eux s’inquiétaient de son immobilisme et

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Nous Deux 4129 L’homme au parfum

L’homme au parfum

Je vis rue des Jardins de Sainte-Agathe, à Tonate. Une rue droite, bordée de maisons basses, construites pour la location aux « Métros ». Les maisons sont sombres, protégées contre la chaleur écrasante par des volets en bois épais, des rideaux occultants, des climatiseurs qui ronronnent du matin au soir. Contrairement aux carbets, l’air n’y circule pas. Les gens travaillent en journée, tout reste clos, étouffé. La végétation est tenue à distance. On coupe partout, tous les mois, les herbes interdites : tout attire les serpents, surtout les grages. À force de coupes et de précautions, il ne reste souvent que le strict minimum : des pelouses rasées au fil nylon. Les crotons qu’on voit encore sont durs, fatigués, et les bougainvilliers grimpent péniblement sur les grillages. Mais les manguiers donnent des fruits savoureux. À la maison, il y a Lucas, mon fils. Il a 10 ans et déjà cette manière douce de me regarder comme s’il comprenait tout. Il rentre en sixième en septembre, ce mot me serre un peu la gorge : sixième. Il pousse trop vite, il glisse entre mes bras comme la pluie du matin sur la tôle des toits. Mais la matoutou veille. La mygale au bout des pattes roses porte chance. J’en ai une. Et puis il y a le reste – les voisins, les mères d’élèves, les collègues qui rêvent d’Europe. Tout un petit monde qui s’agite autour de moi. Une danse en équilibre. Au fond de la rue, là où les débroussailleuses ne passent plus, on abat en ce moment de grands arbres, parfois hauts de dix mètres, pour préparer un nouveau projet de lotissement. Plus loin encore, ce sont les marais. L’eau stagnante, l’odeur d’humus dense, les palmiers bâches. La jungle ou la savane, c’est selon. On y aperçoit parfois un caïman, immobile, les yeux à peine au-dessus de l’eau. On l’entend surtout, à la tombée de la nuit, dans un clapotis discret, un remous inhabituel. On apprend vite à

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Nous Deux 4129 Trop d’amour

Trop d’amour

[email protected] Elle déborde de bons sentiments mais elle en fait trop. Beaucoup trop. Parce qu’elle est jolie, elle estime que tout lui est dû. Elle aime et croit, en conséquence, que tout le monde l’adore. Elle s’imagine irrésistible sans avoir conscience du mal qu’elle fait à autrui en raison de son trop-plein d’amour. Je souffre de son comportement, de ses attitudes provocantes. Elle m’est devenue insupportable à force d’être collante. Je dois mettre un terme à ses agissements invasifs. J’ai beaucoup réfléchi aux possibilités qui s’offrent à moi et je n’ai trouvé qu’une solution : si je veux sortir le cœur indemne de cette situation, je dois me débarrasser d’elle. Le docteur Adrien Godard referme le carnet de notes sur lequel il rédige quotidiennement le compte-rendu de ses consultations psychiatriques. En général il se contente de termes abrégés qui résument la pathologie de ses clients ou l’évolution de leur processus mental. Parfois, il prépare le déroulement de la prochaine rencontre et l’approche la plus appropriée au traumatisme du patient. Adrien est un médecin privilégiant, dans ses investigations, l’activité au travers de la psychologie cognitive, autrement dit la mémoire, le raisonnement, l’attention plutôt que les sentiments ou les émotions. Dans le cas de Capucine, la cliente qui vient de quitter son cabinet, il se demande si le psychanalyste qu’il est ne devrait pas laisser la place au psychiatre qu’il souhaite devenir. Les deux disciplines possèdent de nombreux points communs tout en étant différentes l’une de l’autre, à la fois dans les moyens thérapeutiques utilisés et dans les troubles présentés par les « malades ». Car Capucine est bel et bien malade, même si ce mot est banni du vocabulaire de la profession. Lors de sa première visite, il y a quatre mois, elle s’était déjà comportée étrangement envers lui. D’abord calme, apaisée, elle s’était progressivement agitée en évoquant ses troubles : sa solitude, depuis que son mari l’avait quittée après huit ans de vie commune,

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Nous Deux 4129 « Mes filles ont des vies trop différentes

« Mes filles ont des vies trop différentes

Mes deux filles ont 43 et 45 ans. J’espérais que les deux seraient heureuses. Mais on dirait que les fées ne se sont penchées que sur le berceau de mon aînée. Elle a pratiqué la gym à haut niveau, remportant de nombreux concours. Elle a fait des études de médecine et elle est devenue dentiste, elle s’est mariée et a eu deux enfants. Elle mène une vie heureuse dans une belle maison. Sa cadette n’était pas douée à l’école, ni dans aucune activité extrascolaire. Aujourd’hui, elle enchaîne les petits boulots et n’a jamais réussi à trouver sa vocation. Les fins de mois sont difficiles. Elle s’est séparée de son dernier compagnon et élève seule son fils adolescent qui lui cause beaucoup de soucis. Je vois bien qu’elle est malheureuse et qu’elle envie sa grande sœur. Elles ne se côtoient pas

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