Tout partit d'un selfie, le soir où Sylvia Paz fêtait ses 48 ans. Les selfies n'arrangent rien : ils fixent un instant qui n'est pas nécessairement à votre avantage, déforment vos traits et exagèrent les contrastes. Sur la photo, trois visages. Celui de Sylvia et celui de ses amies, Jasmine et Léa. Le visage de Sylvia ne ressemblait pas à grand-chose avec ses lunettes à double foyer et son gros pull jacquard à motifs. La lumière crue du restaurant, le flash trop proche, la ride du lion qui barrait son front comme un souvenir de contrariété… rien ne manquait. Elle eut un petit haut-le-cœur en peinant à se reconnaître sur l'écran de son mobile. Depuis quelque temps, elle s'attardait de plus en plus devant les vitrines des instituts esthétiques. Elle savait ce qu'était l'acide hyaluronique, avait lu des témoignages sur les injections « naturelles », hésité devant les avant/après de sites au graphisme douteux qui vantaient la jeunesse éternelle. Mais ce soir-là, la photo eut l'effet d'une gifle. Sylvia Paz avait choisi, pour édulcorer la grisaille de cette froide journée de février, un petit restaurant andalou niché dans une ruelle de Montmartre. Les murs ocre et les guitares suspendues autour d'elle lui rappelaient ses débuts de chanteuse. À ses côtés, Jasmine et Léa partageaient la table comme elles partageaient, depuis des années, sa vie amicale et professionnelle. À cela près qu'elles étaient un petit peu plus jeunes qu'elle, et cette différence d'âge jurait sur le selfie que Sylvia continuait à fixer avec une grimace dépitée. La chanteuse retourna son portable face contre table, se leva et, d'un geste décidé, sabra la bouteille de cava. Le liquide pétillant s'écoula avec un bruit de fête modeste. Elle leva son verre, sourit et laissa tomber sa phrase comme un bouquet de fleurs un peu trop lourd : -
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