L’île de Groix fait partie de mes souvenirs d’enfance. La dernière fois que j’y suis venue avec mon père et ma mère, pour les vacances d’été, j’avais 12 ans, c’était en 2001, l’année qui a précédé la séparation de mes parents. Anna, chez qui je vais séjourner, est la tante de mon père, ma grand-tante, et je suis heu-reuse de la revoir. Elle va me trouver bien changée et je suppose que moi aussi. J’ai le souvenir d’une belle femme brune aux cheveux très longs dont on disait qu’elle faisait l’un des meilleurs cafés de l’île. Sur l’île de Groix, le café est une institution, il faut le savoir et Anna l’a vite appris quand elle est tombée amoureuse de Gaël, un pêcheur rencontré pendant des vacances avec une amie. Ce qui aurait pu n’être qu’une amourette sans importance s’est transformé en un grand amour. C’est ainsi qu’Anna, la Picarde, est devenue une groisillonne. J’ai connu Gaël, c’était un beau gars aux yeux rieurs qui adorait faire des blagues. Il y a quelques années, alors qu’il était parti pêcher avec son frère, le bateau a sombré. On n’a jamais su pourquoi, mais ils sont morts tous les deux. Moi aussi, en quelque sorte, je suis veuve, même si je n’ai pas eu le temps de me marier avec Thomas. Il y a trois ans, sur une route de Picardie, Thomas et moi avons eu un terrible accident de moto. J’ai survécu, pas lui. Il vit toujours en moi, je peux encore lui parler et je sais qu’il m’entend. Je m’appelle Elvire. En décembre prochain, j’aurai 35 ans. C’est fou comme les années filent. Mais mes souvenirs sont tenaces, ceux de mes vacances sur l’île avec mes parents, ceux de Thomas qui m’embrasse, qui s’agenouille pour me demander en mariage. Quelquefois, je me dis que j’aurais préféré y rester moi aussi, ou bien perdre la mémoire dans cet accident. J’ai passé tant de nuits à pleurer celui que j’aimais. J’ai traversé l’enfer. Sans mes parents et mes amis pour me soutenir, je ne serais sans doute pas sur ce bateau aujourd’hui, en train de contempler l’île de Groix, qui se rapproche, droit devant moi, avec ses façades joyeuses. La séparation de mes parents a mis de la distance entre Anna et ma
Le contenu complet de cet article est réservé aux abonnés. Vous pouvez également acheter Nous Deux n°4125 au format digital. Vous le retrouverez immédiatement dans votre bibliothèque numérique KiosqueMag.
Voir plus