Debussy le fit en 1888, son professeur Albert Lavignac en tira un livre fondateur (1897), Proust l'évoqua maintes fois dans A la recherche du temps perdu… Le voyage à Bayreuth a valeur de rite initiatique, voire de mythe. Mythe d'autant plus impénétrable que longtemps il fallut s'armer d'années de patience pour avoir ses places au Festpielhaus - ce qui n'est plus tout à fait vrai depuis plusieurs saisons. Pour retracer l'histoire du festival entièrement dévolu aux œuvres de Wagner - encore faut-il rappeler que les opéras de jeunesse que sont Les Fées (1833) et La Défense d'aimer (1836) n'ont pas droit de cité sur la Colline sacrée tandis que Rienzi (1840) y fera son entrée cette année -, faisons un voyage dans le temps, en forme aussi d'exercices de style. Un chemin en six stations forgeant autant d'articles tels que nous aurions pu les écrire si nous avions assisté à ces six productions qui jalonnent l'histoire de la Tétralogie à Bayreuth. 1876 Le pari presque gagné de Monsieur Wagner Invasion à Bayreuth ! A l'occasion de son premier festival, pour reprendre un terme popularisé autrefois par notre gloire nationale, Hector Berlioz, cette bourgade endormie de dix-huit-mille âmes vient d'accueillir cinq mille visiteurs, la plupart sans doute bien en peine de la placer sur une carte quelques mois plus tôt. Et quels visiteurs ! Un afflux de monarques, précédés par celui de ces contrées, le timide Louis II de Bavière, qui assista aux répétitions générales, mais ne voulut pas se mêler à la foule des représentations, contrairement à l'Empereur du Brésil, Pierre II, et au Prussien Guillaume, Kaiser de ce nouveau Reich, dont la cinquantaine de Français ayant fait le déplacement a tenté d'ignorer la présence. Parmi nous, MM. Saint-Saëns, d'Indy ou Widor s'amusaient de cette étrange secte de dévots, et au premier chef de dévotes, qu'on nomme les wagnériens, venus non seulement de tous les horizons germaniques, mais de partout en Europe et même du Nouveau Monde. Vision improbable de ces mondains et artistes, entassés dans les chambres louées chez l'habitant d'une ville où les hôtels sont rares, et les auberges incapables de satisfaire pareil afflux de ventres affamés. M. Tchaïkovski, venu comme correspondant d'une gazette russe, remarquait combien les effets du jeûne entament l'enthousiasme des plus fanatiques, ainsi que le sien ; mais M. Grieg, qui semble avoir élu domicile dans le nouveau sanctuaire où il s'est même glissé dans la fosse d'orchestre pour les répétitions, faisait preuve d'un inaltérable enthousiasme. Voilà plus d'un quart de siècle que M. Wagner poursuit l'idée d'édifier une scène radicalement nouvelle. Zurich et Munich furent tour à tour envisagées, des plans dessinés par le grand architecte Gottfried Semper, dont on peut admirer le travail à Dresde, sans réunir les fonds colossaux nécessaires, malgré le soutien de Sa Majesté Louis II. Décidant que son art ne saurait être goûté que loin des capitales, et par ceux qui feraient le chemin vers lui, le musicien aussi idolâtré qu'exécré avait inspecté, il y a cinq ans, le bel opéra rococo édifié à Bayreuth par la margravine Frédérique Sophie Wilhelmine au siècle dernier, pour vite en constater l'inadaptation à son théâtre de l'avenir. Mais charmé par la cité, loin de l'agitation artificielle des stations thermales à la mode, il convainquit aisément les édiles de mettre à sa disposition un terrain sur une colline à un kilomètre des murailles. Il déploya ensuite une énergie inépuisable à financer ce chantier titanesque, pour lequel le docile Brückwald adapta les plans de Semper. Les recettes des tournées de concerts entreprises par le Maître, les dons des cercles d'admirateurs partout en Europe et aux Etats-Unis d'Amérique, ceux des monarques du Levant tel le Khédive d'Egypte Ismaïl Pacha (qui envisagea même d'inviter Wagner à composer pour son théâtre des bords du Nil, avant de se tourner
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