hors-séries - Le numéro 21 du 25 juin 2026

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La Une de hors-séries n°21 du 25/06/2026

Au sommaire de ce numéro

hors-séries 21 LES SIX IDÉES MAJEURES

LES SIX IDÉES MAJEURES

L'œuvre chausewitzienne n'est pas d'un abord évident. C'est d'autant plus le cas que ce monument, couronné par le massif traité De la guerre, publié à titre posthume en 1832 par sa femme, reste à jamais inachevé. Clausewitz a en effet laissé plusieurs manuscrits à l'état d'ébauches plus ou moins élaborées. De son traité de tactique, on ne dispose que d'un plan détaillé, publié en français sous le titre Théorie du combat (voir la bibliographie p. 130). De l'œuvre maîtresse, De la guerre, seul le premier chapitre de la première partie, des dires mêmes de Clausewitz, doit être considéré comme véritablement achevé. Le reste de l'ouvrage ne satisfaisait pas encore l'auteur au moment de sa mort. Ces données fondamentales imposent une certaine méthode dans l'analyse des idées de Clausewitz, et trop d'auteurs se sont fourvoyés à considérer d'égale valeur chaque phrase et chaque idée. En fait, Clausewitz a laissé à la postérité un ouvrage sur le métier, témoin d'une pensée encore en mouvement dont il importe de garder à l'esprit les évolutions, voire les transformations au cours de sa vie pour peser à sa juste valeur chaque écrit en le replaçant dans sa chronologie. Ceci fait, s'affirme plus qu'un traité d'art de la guerre : une véritable philosophie de celle-ci. Une pensée en action - et pour l'action -, dont les idées cardinales peuvent, au risque d'une réduction extrême tant il n'est pas un domaine que n'aborde Clausewitz, être ramenées au nombre de six. Six idées qui sont autant d'innovations par rapport à l'état de la théorie militaire au moment où paraît De la guerre, autant de domaines où il existe un avant et un après Clausewitz. 1. LA « FORMULE », OU L'IRRUPTION DE LA POLITIQUE « La guerre n'est rien d'autre que la poursuite de la relation politique par d'autres moyens. » Voici « la » formule dont on fait, à juste titre, l'expression la plus concentrée de la pensée du stratégiste allemand. Citée à tort et souvent à travers, et ce d'autant plus qu'elle est généralement imparfaitement traduite en « la guerre n'est que la poursuite de la politique par d'autres moyens » (une nuance de taille, on le verra), elle mérite que l'on s'y attarde. Elle est en effet la première, et la plus essentielle, des contributions de Clausewitz à une théorie de la guerre qui, depuis Machiavel au XVIe siècle, s'était trop souvent éloignée de la politique, se cantonnant aux opérations militaires. De duel d'entités politiques, la conception de la guerre avait mué en duel d'armées, réduisant la théorie à une série de traités savants, mais à la portée limitée au seul métier des armes. La guerre est avant tout un acte politique, dont la violence armée n'est que le moyen d'action. La formule définit ce qui constitue

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hors-séries 21 LE SABRE ET LA PLUME

LE SABRE ET LA PLUME

La France, la France, la France ! Carl von Clausewitz la hait et l’admire. Il ne cesse de l’étudier et de lutter contre elle. Sa vie active de soldat correspond exactement au quart de siècle des guerres révolutionnaires et impériales de 1792 à 1815. En 1792, alors qu’il a 12 ans, son père le pousse vers la carrière des armes en lui obtenant un grade de Gefreiter-Korporal au 34e régiment d'infanterie « Prince Ferdinand », alors commandé par un parent éloigné. Ce grade prépare en principe à devenir officier. Il s'agit d'une entrée dans la carrière par la porte de service. Cela n'a rien d'étonnant : la famille Clausewitz appartient à une petite bourgeoisie de fonctionnaires sans tradition militaire. Le père n'a servi que quelques années comme second lieutenant sous Frédéric le Grand, avant d'être remercié précisément du fait de ses origines. De ce point de vue, Carl est un outsider. Pour lui donner un coup de pouce, son père trouve pour son fils et deux de ses frères un petit arrangement en forme de tour de passe-passe : il ajoute la particule aristocratique « von » à son nom sans en avoir le droit - Carl ne sera anobli qu'en 1827 -, ce qui facilitera sa carrière. Trop jeune pour comprendre Lors des guerres de la première coalition, le jeune homme reçoit le baptême du feu à 13 ans, durant le siège de Mayence puis dans les Vosges. Trop jeune, il ne combat pas, mais son attitude a dû être crâne car il est promu Fähnrich (enseigne) et a droit de porter l'un des drapeaux du bataillon. Parlant de lui-même et de son adolescence, il écrit : « L'auteur, dans sa jeunesse, avait vu la guerre, à la vérité sans la comprendre, mais il en avait gardé l'impression entière. » Clausewitz rencontre d'abord la guerre de très près avant de réfléchir puis de donner un sens à son expérience, avec une capacité d'abstraction digne des plus grands philosophes. Sa vie de camp s'achève en 1795, quand la Prusse signe le traité de Bâle et se retire de la coalition dans une illusoire attitude

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hors-séries 21 ALEXANDRE SVETCHINE, DU XXe SIÈCLE

ALEXANDRE SVETCHINE, DU XXe SIÈCLE

La vie et la carrière d'Alexandre Andreïevitch Svetchine traversent les tourments de l'Empire russe, des derniers feux du XIXe siècle aux incendies du premier tiers du XXe. Alexandre naît dans une famille de vieille noblesse d'État et d'épée à Odessa, le 29 août 1878, alors que la Russie vient de remporter sur l'Empire ottoman, par le traité de Berlin, une victoire qui la rend arbitre des Balkans et du Caucase. Comme son père, qui finit lieutenant général, et son frère aîné qui le précède de deux ans dans la carrière, Svetchine intègre en 1895 l'armée russe, qu'il ne quittera plus. Artilleur, capitaine diplômé d'état-major en 1903, il participe à ce titre au premier événement décisif de sa vie : la guerre russo-japonaise (1904-1905). Ce conflit est désastreux pour la Russie, qui y perd sa flotte et son influence en Asie, et pour le régime tsariste qui, une première fois, vacille sous l'effet d'une révolution avortée. Alexandre Svetchine le vit comme un moment de bascule. Le jeune officier d'état-major de 27 ans, témoin du gigantesque affrontement de Moukden, y découvre l'obsolescence de la notion de bataille au sens classique du terme, au vu de sa dilatation dans l'espace - le front des trois armées russes couvre une cinquantaine de kilomètres au début des combats - comme dans le temps. D'autre part, le capitaine au service du tsar juge sévèrement la déconfiture du haut commandement de son armée. Le brillant officier Au lendemain du conflit, Svetchine est affecté à la commission militaro-historique réunie par l'état-major général de l'Armée impériale pour produire ce que nous appellerions aujourd'hui un retour d'expérience. L'essai qu'il publie en 1907 sous le titre Préjugés et réalité du combat laisse percer son attitude critique. Raidi par la révolution avortée de 1905, le pouvoir tsariste ne tient guère compte des travaux de cette commission. Après de timides réformes, l'armée aborde donc la Première Guerre mondiale avec un commandement aussi défaillant qu'en 1904. Aucune des lacunes mises en évidence par le conflit en Extrême-Orient n'a été corrigée. Cette frustration n'empêche pas

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hors-séries 21 COMMENT (BIEN) PENSER LA GUERRE ?

COMMENT (BIEN) PENSER LA GUERRE ?

La guerre est l'une des plus anciennes activités de l'espèce humaine. Depuis la Préhistoire, bien avant qu'apparaissent les embryons d'État et que ceux-ci n'accroissent les degrés de complexité de leur organisation, le conflit scande la vie des peuples et des structures politiques qu'ils se donnent. L'un des tout premiers penseurs de la guerre, Sun Tzu, en a posé les enjeux en ouverture de son Art de la guerre, au VIe siècle av. J.-C. : « La guerre est la grande affaire des nations, écrit-il. Elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » Survivre, disparaître : face à une telle alternative, penser la guerre, en identifier les ressorts profonds, décortiquer sa mécanique interne pour mieux transmettre la manière de la conduire victorieusement a obsédé, génération après génération, soldats, érudits, politiques et citoyens, qu'ils soient acteurs ou spectateurs de ce théâtre mortel. Mais comment ? Comment appréhender la guerre dans sa complexité, dans sa globalité, mais aussi dans sa pratique concrète, dans les innombrables détails qui la composent et soumettent sa conduite à la « friction » que décrivait Carl von Clausewitz ? Comment réduire en art - avec ses règles et son enseignement - cet objet semblable à nul autre, ce « caméléon » qui « change de nature » (encore Clausewitz) selon les circonstances ? Apprendre à la penser Dans les sociétés premières, c'est d'abord par le récit que se transmet l'intelligence de la guerre. Légendes, mythes, épopées, textes sacrés rendent intelligibles les stratégies et les stratagèmes, les qualités du chef et celles du soldat, les moyens d'user des armes et ceux de déployer les troupes - davantage des bandes, encore, que de véritables armées. Ainsi, dans la Bible, on ne parle pas de stratégie ou de tactique, moins encore d'opérations. Mais on décrit des combats, des batailles, des campagnes, assez précisément pour en méditer les causes et les conséquences et en tirer de premiers

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hors-séries 21 FRÉDÉRIC II, L'AUTODIDACTE SURDOUÉ

FRÉDÉRIC II, L'AUTODIDACTE SURDOUÉ

Guerres & Histoire : Frédéric II de Prusse passait en son temps pour le meilleur des généraux - et la concurrence était rude. Pourtant, le moins qu'on puisse dire est qu'il n'avait pas la vocation. Thierry Widemann : Dans sa jeunesse, il a horreur de la chose militaire, qu'il associe à un père détesté. Frédéric-Guillaume Ier [voir l'encadré p. 40, ndlr] est le grand roi qui bâtit le socle de l'État prussien. Mais il est également caractériel, grossier, inculte, ivrogne, aux antipodes de son fils, passionné d'arts, de littérature et de musique. Frédéric-Guillaume, que son héritier désespère, l'oblige à assister aux soirées qu'il passe avec ses généraux : on y fume, on y boit, on y échange des blagues de soudards. Le jeune Frédéric en souffre. A-t-il pu apprendre des trucs, un savoir-faire, dans ces soirées ? Si l'on parle de la chose militaire, c'est de façon très triviale, lorsqu'on évoque par exemple le nombre de pas des soldats. L'armée prussienne de Frédéric-Guillaume, le roi-sergent, est certes une mécanique parfaite, mais elle n'a jamais servi. L'attitude de Frédéric change pourtant. Pourquoi ? La relation entre père et fils s'envenime peu à peu. En 1730, quand Frédéric, qui a alors 18 ans, décide de s'enfuir avec son ami (et amant) Hans Hermann von Katte, elle se transforme en haine. Le projet est éventé, Katte est exécuté. Frédéric est jeté en prison, où il craint pour sa vie. Il décide donc de faire semblant, quitte à subir les humiliations de Frédéric-Guillaume, dégoûté par l'homosexualité de son fils. Frédéric prend l'habitude de dissimuler ses sentiments, ce qui va marquer son caractère et ses actions, sur le terrain diplomatique comme militaire. Mais en faisant mine de s'intéresser à l'armée, il se prend au jeu. De vieux généraux lui enseignent des rudiments, il manœuvre un petit régiment… Et il lit, mais pas autant qu'il le voudrait. À cause de son père, qui lui avait interdit toute instruction classique, il

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hors-séries 21 JOHN BOYD, LE GÉNIAL AUTODIDACTE

JOHN BOYD, LE GÉNIAL AUTODIDACTE

Résumer la carrière de John Boyd, c'est suivre la liste des surnoms qui lui ont été donnés. Instructeur de combat aérien dans l'US Air Force au lendemain de la guerre de Corée, il est Forty Second Boyd (« Boyd les Quarante Secondes ») : le temps qu'il lui faut pour gagner ses dogfights. Plus tard, l'Air Force le connaît comme Mad Major (le « Major fou »), poil à gratter de l'état-major qui l'affuble aussi du sobriquet de Genghis John à cause de sa propension à brûler ses vaisseaux pour remporter un débat. À la retraite en 1975, consultant presque non rémunéré pour le Pentagone, son mode de vie ascète en fait le Ghetto Colonel. D'un surnom à l'autre, une chose est sûre : John Boyd ne laisse personne indifférent. Maître-nageur pilote de Sabre Rien, a priori, ne destinait le jeune John Richard Boyd à bouleverser la manière de penser la guerre contemporaine. Sa jeunesse est difficile mais tristement banale dans les États-Unis d'avant-guerre. Il naît en 1927 en Pennsylvanie, au sein d'une famille de cinq enfants de petite classe moyenne. Son père meurt lorsqu'il a 3 ans. En pleine dépression des années 1930, sa mère élève les enfants seule, dans des difficultés matérielles croissantes, d'autant plus qu'une de ses sœurs souffre de polio et son frère aîné de schizophrénie. Le jeune John, que l'aviation attire déjà, traverse ces épreuves s'inspirant des valeurs maternelles : travail, exigence, intégrité, un code de conduite qu'il suit toute sa vie, mais dont le revers est un rapport parfois abrupt, sinon âpre, à ses contemporains, et une intransigeance qui lui vaut nombre d'ennemis. Pour l'heure, à 17 ans, en pleine guerre et ne voulant pas se retrouver dans l'armée de Terre, il anticipe l'appel de la conscription et se porte volontaire pour l'aviation. Le 16 avril 1945, il rejoint l'US Army Air Force. Sans diplôme

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